PRÉSENTATION

DIFFERENT TRAINS

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Johnnie Gray, qu’incarne Buster Keaton dans The General, a deux amours: une locomotive et une femme. Au moment où ses deux amours sont réunis - la femme est captive de la locomotive - ils lui échappent, et l’aventure commence avec la poursuite solitaire de ce double objet d’amour. Mais la reconquête ne suffit pas à l’achèvement du parcours: bien au contraire, c’est le début des vrais péripéties.
Comme le «mécano» Johnnie, les artistes ont deux amours à la poursuite desquels ils s’élancent et qu’ils tentent d’accorder: le train de la réalité, et l’idéal (souvent féminin, comme chacun sait). L’œuvre a besoin, pour émerger, de ce parcours du combattant lors duquel les contradictions liées à cette dualité de base s’expriment continuellement. L’opus n’est finalement qu’une trace de l’œuvre, qui est processus vivant. Mais une trace qui donne sens au parcours, puisqu’elle manifeste par bribe - on dit un «morceau» de musique - l’unité manquant à la dynamique antagoniste. Quand cela se produit, c’est un «happy end»: embrasser une femme devant une locomotive. (Ou écouter le piano de Pierre Mancinelli !)
 
Dans le Voyage d’hiver de Schubert, la femme aimée est inaccessible. Le réel et l’idéal, en se confondant sans se rencontrer, ne s’unifient pas, mais s’agitent mutuellement dans une torpeur clivée. L’amour romantique est sans objet, le voyage sans objectif: errance solitaire rythmée par la marche, loin des voies ferrées de la réalité. Mais Schubert parvient à extraire un chant humain de ce désert et nous confronte à un mystère: parfois la musique génère du sens où il n’y a qu’absence, comme si la glace pouvait être fécondée. Deux très grands schubertiens seront les arpenteurs de ce paradoxal printemps hivernal.



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En ouverture des Athénéennes 2013, la confrontation de ces deux trajectoires opposées, pour énigmatique qu’elle paraisse, illustre la réflexion qui a accompagné notre programmation autour de la pluralité et de la différence. Le paysage culturel de ce début de XXIe siècle ressemble à un vaste chantier, extrêmement foisonnant, mais peinant à affirmer des courants fédérateurs et à renouveler ses repères critiques. Un brassage dans lequel les singularités créatives sont souvent réduites à des étiquetages rapides. A l’Athénée 4, nous tentons à l’échelle de notre projet de redécouvrir le rythme de la marche du voyage schubertien, qui seul permet la rencontre et la découverte… mais sans la complaisance romantique: les artistes actuels ont besoin de l’énergie, de l’imagination et de la détermination du mécano de la Générale pour organiser des «réseaux ferroviaires» qui correspondent aux «objets d’amour» qu’ils inventent.

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Different Trains de Steve Reich parle encore de la dualité qui sous-tend toute création. («Parle» au sens propre puisque l’écriture instrumentale émerge des voix humaines). Le compositeur trace un parallèle entre deux sortes de trains qui circulaient au milieu du XXe siècle: pour Reich, en Amérique, les trains étaient associés à l’aventure et au plaisir; alors qu’en Europe ils menaient aux camps de la mort. En évitant de tirer les ficelles d’une charge émotive extrême, Steve Reich place la violence de son argument à l’arrière-plan d’une musique extraordinairement énergique et originale, dont le Quatuor Diotima donne la pleine mesure.




Après le démarrage volontairement ambivalent de la première soirée (…idylle et désespoir…), Different Trains ré-aiguille la suite du parcours des Athénéennes en affirmant la force de la musique: née du conflit antagoniste, elle le déplace sur un plan à la fois abstrait et sensible d’où tout manichéisme est exclu. Le Quatuor de Barber dont le mouvement lent n’est autre que le célèbre Adagio, introduira le chef-d’oeuve de Reich.

Puis, la roulotte du trio de Colin Vallon parcourra d’autres collines et vallons (avec des échappées en Europe de l’Est). Un jazz au lyrisme sincère, qui développe un grand raffinement harmonique et sonore.


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Nouvelle étape avec Brahms. Un seul compositeur, dans un concert qui révèle ses deux facettes. Puissance visionnaire dans le Quintette, nostalgie méditative dans les Intermezzi op.117. Et une forte rencontre entre la générosité radieuse de la pianiste Audrey Vigoureux, et la fougue du Quatuor Diotima.

En seconde partie de soirée, Hildegard lernt fliegen mène un train d’enfer. Une fanfare de trublions, autour d’un chanteur-acrobate vertigineux. Un esprit free-jazz carnavalesque distillé par des musiciens joueurs et débordant d’idées.



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Le jeune ensemble de musique contemporaine Matka propose un programme audacieusement varié. Interruptus II de Marc Garcia Vitoria pose un décor ludique et rythmiquement virtuose que ne désavouera pas Marc Perrenoud en seconde partie. L’élan de Vitoria se prolonge dans l’imaginaire sonore électronique de Daniele Ghisi, totalement différent, mais qui par moments semble lui faire lointainement écho. Avec Zwei Akte de Mauricio Kagel nous voici placés aux sources de notre sujet: la dualité. L’indication «strip-tease à l’envers» suggère une scène primordiale ironique qu’Amandine Bajou et Sylvain Riejou incarnent avec une impudeur faussement naïve. En témoignent la prolifération de leurs habillages, où l’édénique feuille de vigne suffisait, et le charme venimeux de la musique de Kagel, qui serpente entre ces Adam et Eve contemporains.
 
Le nouveau répertoire de Marc Perrenoud semble aussi aspirer à un retour aux sources: celles de la simplicité du blues. Pourtant les textures et les rythmes sont plus élaborés que jamais. Le jazz inclassable du trio s’appuie sur un antagonisme profond : pulsionnalité brute et précision horlogère. Une approche rythmique qui n’aurait probablement pas laissé Stravinsky indifférent.



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Stravinsky, justement: l’année 2013 est prétexte au surgissement d’un grand nombre d’interprétations du Sacre du Printemps, un siècle après sa création. La sève pianistique et l’engagement du duo Bizjak donnent une puissance d’évocation inouïe à la version non-orchestrée. A ce stade du cheminement des Athénéennes, la présence du célèbre rituel, puis des dances symphoniques tirées de West Side Story de Bernstein, rappelle le pouvoir cathartique de la musique. Les deux œuvres, comme en écho de la première soirée, puisent leur inspiration dans les inextricables conflits humains.
Chez Stravinski, l’imagination transmue en rythme de vie un rite de mort censé en quelque sorte «venir à bout» de l’idéal féminin en l’assimilant au réel de l’acte sacrificiel. Chez Bernstein, la musique relativise la tragédie de l’amant romantique et repeint des couleurs de la vie collective le tableau où Schubert criait la solitude.

Si Bernstein fut inspiré par le jazz, Yaron Herman crée un jazz ouvert aux influences. Encore un artiste qu’aucune étiquette ne peut résumer, et qui magnifie la double nature abstraite et sensible de la musique: une écriture précise, qui se nourrit de combinatoires mathématiques pour explorer la liberté intuitive de l’improvisation. Yaron Herman jouera à l’Athénée 4 avec son tout nouveau quartet… ou pourquoi pas quatuor: des musiciens surdoués, à la croisée du jazz et de la musique de chambre.




Au bout du parcours de ce festival 2013, la création suisse de Around the Bell est le point de focale de ses tracés multiples. Luis Naón s’est inspiré du film «Andrei Roublev», de Tarkovsky, pour composer cet impressionnant tableau dans lequel harmonie et timbre se troublent et se confondent. Comme si les sons interpolaient les couleurs des icônes d’Andrei Roublev et les métaux en fusion de la cloche tarkovskienne.

La réalité musicale se situe bien autour de cette cloche: un parcours d’artisan d’une complexité et d’une richesse extrêmes, qui se fait objet d’art, à condition de ne pas vouloir saisir tout-à-fait son objet: la cloche est absolument belle, le son qu’elle produit absolument beau; mais l’absolu est immobile et donc décevant. Roublev, paralysé par son idéalisme, a besoin de reconnaître cette vanité pour accepter la violence du réel et peindre à nouveau; le jeune fondeur de cloches, brisé par la beauté désespérante de son oeuvre, a besoin de l’art humain de Roublev pour étancher ses larmes. C’est grâce à cette rencontre où une filiation se crée réciproquement entre l’adolescent passionné - blessé de l’idéal- et l’homme réconcilié - rompu au réel - qu’advient l’œuvre d’art. Unifiée lors de ses aboutissements singuliers, elle est par nature inachevée: porteuse en soi d’une dualité à jamais pacifiable…


Ce mystère trinitaire - alors que Roublev peint l’icône de la Trinité - est manifesté dans les dernières minutes du film de Tarkovsky par le passage de la dualité du noir-blanc à l’infinie beauté des couleurs.




La coda des Athénéennes 2013 aura aussi les couleurs de l’inachèvement: autour de la musique de Luis Naón, gravitera une pluralité de rencontres originales entre les musiciens du festival. Le programme de ce concert jubilatoire sera révélé le jour même.
 
L’équipe des Concerts de l’Athénée 4 vous invite à monter dans les différents trains de ce festival 2013. Vous risquez d’y croiser l’enfant de notre affiche, peint par Jean-Claude Prêtre: à la fois bien installé dans le mouvement, les cheveux au vent, mais avec l’envie folle de s’élancer tout entier dans chaque nouveau paysage !


Valentin Peiry