Yaron Herman Trio

Yaron Herman – Piano
Sylvain Romano – Contrebasse
Ziv Ravitz – Batterie

« Le trio, c’est la liberté avec des contraintes. » C’est par cette formule quasi antithétique que Yaron Herman résume le plaisir qu’il prend à revenir à ce format tant pratiqué par les pianistes. Un plaisir paradoxal, puisqu’il passe par la difficulté de devoir proposer du neuf dans un moule ancien, appelant fatalement la comparaison avec les ainés et les contemporains, amenant le musicien à évoluer dans un périmètre que l’on pourrait croire balisé de trop nombreuses références.

« Dans cette formule du trio, ce n’est pas évident de trouver des choses nouvelles, de faire chanter une mélodie, d’arriver à émouvoir, d’éclairer quelque chose, se placer dans l’espace, le son, l’improvisation », concède-t-il lui- même. Cependant, il n’est pas difficile de comprendre qu’en son for intérieur, avec le sens du défi qui le caractérise, il juge la contrainte féconde et voit dans ce retour au berceau du trio un challenge adressé à sa créativité. On le sait désormais, Yaron Herman n’aime pas se reposer sur ses acquis, ni creuser deux fois de suite le même sillon. S’il revient au trio le temps de tout un album — ce qu’il n’avait pas fait depuis « Follow the White Rabbit » sorti en 2010 — c’est que cette formule est une manière pour lui non seulement de « revenir à l’essentiel » mais aussi de tenter de défricher, en lui et dans l’espace musical, des territoires inexplorés de son talent.
« Songs of the Degrees » est, comme son titre le laisse entendre, un recueil. Un recueil de chansons, comme on le dit aussi de poèmes. Un album qui raconte une « histoire particulière », ainsi pensé dès l’origine, dont chaque morceau peut s’envisager comme « une lettre adressée à soi-même », confie le pianiste. On laissera à chacun, au gré de l’enchainement des onze titres qui composent le disque, le soin de décrypter en filigrane les résonances autobiographiques de cette série que le pianiste envisage davantage comme un « puzzle » plutôt que comme une suite, et celui d’identifier, à l’écoute, les « degrés » d’émotions et d’affects par lesquels l’artiste a pu passer au moment de les écrire et de les interpréter.
Et si les vers de T.S. Eliot qui leur servent d’exergue peuvent renvoyer à une dimension existentielle — « We shall not cease from exploration / And the end of all our exploring / Will be to arrive where we started / And know the place for the first time… » — il est flagrant de constater combien les mots du poète peuvent tout aussi bien s’entendre comme une métaphore du jazz, cette musique qui, basée sur l’exploration de soi et du langage, ne cesse de revenir sur elle-même pour redécouvrir l’inépuisable champ des possibles qu’elle recèle en son sein.

Faut-il s’étonner, dans ce contexte, que, pour Yaron Herman, un tel disque marque « un nouveau départ » dans son « rapport au piano » quand on sait, de surcroît, que l’enregistrement en a été bouclé en quelques heures, à la grande surprise de ses trois protagonistes ? En Sam Minaie, le pianiste reconnaît avoir trouvé le contrebassiste qu’il espérait pour revenir au format du trio. Reconnu pour sa longue implication dans divers projets de Tigran Hamasyan, le contrebassiste irano-américain est un ancien élève du grand Charlie Haden, qui a été son professeur au California Institute of the Arts. Avec le batteur Ziv Ravitz, complice du pianiste depuis quatre albums, Minaie forme une paire rythmique en laquelle Yaron Herman dit avoir trouvé la « vraie alchimie », la « vraie interaction », celle qui permet aux musiciens qui font corps dans l’unité du trio de « partir vraiment n’importe où ». Dans un rapport d’émulation et de suggestion permanente, tous trois peuvent ainsi ouvrir des espaces à l’improvisation, « remplir les notes avec du sens » dans l’instant où elles sont énoncées et « suivre ce qui se passe » pour cheminer ensemble à l’intérieur de la musique en train de naître. De quoi donner envie au pianiste de stabiliser ce trio comme une formation régulière et de se présenter sur scène et sur disque avec lui.

Après deux albums dans lesquels le pianiste assumait ses envies d’ouvrir sa musique à d’autres esthétiques, animé par un souci d’exploration sonore et d’investigation formelle, voici que Yaron Herman revient à la simplicité du trio, comme un retour aux sources et à une forme d’intériorité. Dans ce contexte, il laisse entendre tout ce qui fait la valeur de son jeu, et si l’on retrouve son goût pour une certaine pop sophistiquée dans ses choix mélodiques ou dans le rapport à l’harmonie, sa culture classique, ceux-ci sont désormais fondus dans le son du jazz. Un jazz actuel, au fait des derniers développements du genre, qui sait déployer l’éventail de son expression et de ses registres avec finesse, et situe ce trio parmi ceux qui comptent. Mais ce contexte est aussi l’occasion pour Yaron de laisser affleurer dans son jeu ce qu’il doit à ses grands aînés, de Keith Jarrett à Paul Bley, rappelant que la singularité de sa voix s’appuie sur une véritable culture du jazz dont il ne cesse d’explorer la richesse. De la mélancolie de « Shadow Walk » à la simplicité joyeuse de « Just Being » en passant par l’expressivité

rubato de « The Hero with a Thousand Faces », la puissance narrative de « Traveling Light » ou la délicate poésie introspective de « Still Awake », Yaron Herman opère, au fil de son album, un véritable voyage intérieur, captivant et entrainant pour l’auditeur. Un voyage qui, à la manière évoquée par la citation de T.S. Eliot, est une forme de recommencement : celui qui consiste, pour un artiste, à se révéler toujours un peu plus à lui-même. Dans l’étendue de leurs nuances et de leurs différences, ces « Songs of the Degrees » n’ont pas fini de révéler la profondeur d’âme qui les anime.