ALA.NI voix, piano
Thomas Naïm guitare
Olivier Koundouno violoncelle
Est-elle une déesse? Délicatesse extrême d’une voix de velours caressant le cristal. Finesse des arrangements acoustiques piqués de fards électriques. C’est un répertoire du bout des lèvres, nourri de subtiles polyphonies vocales sur des accompagnements instrumentaux discrets. La Grenade comme origine, Londres comme lieu de naissance où ALA.NI fait mûrir son art unique.
Son premier album paraît en 2016, YOU & I, une perle de soul et de jazz. Un jour, elle part s’installer en Jamaïque. Au carrefour des musiques, Kingston en point névralgique, ALA.NI retrouve le reggae, le rocksteady, écoute encore le calypso des Antilles et la bossa du Brésil. Sunshine Music, son dernier opus paru en 2025 chez No Format, tient de cette confluence unique, qui irrigue mieux que jamais la veine personnelle de la chanteuse, englobant soul, folk et sonorités caraïbes pour les mener vers des sommets de perfection. On entend la manière épurée d’un blues ancien, l’élégance des crooners madrés, on croise les brillances de l’ère Beyoncé. Peut-on marier simplicité et somptuosité dans un même élan? ALA.NI se tient magnifiquement dans cet équilibre, où la moindre note, le moindre souffle provoquent un frisson sans fin.
Haut-lieu de la diaspora caribéenne, berceau du carnaval de Notting Hill, c’est dans l’ouest londonien que naît ALA.NI de parents originaires de La Grenade: sa mère célèbre son souvenir en cuisine et son père en jouant de la basse dans un groupe de reggae-calypso. Dès son plus jeune âge, ALA.NI creuse aussi la veine artistique: elle se rêve danseuse, étudie le théâtre, prend des leçons de ballet et se fait la voix sur les standards du Great American Songbook. Dans les pas de son aïeul Leslie Hutchinson, star du music-hall dans les années 30, ALA.NI trouve elle aussi le chemin du succès: d’abord choriste pour Blur et Mary J. Blige, en 2015, elle marque les esprits avec You & I, un premier opus aux sonorités rétros qui fait l’unanimité. Jazz, soul, folk, émotions à fleur de pea 19, sa voix d’or subjugue encore dans ACCA, un disque sous forme d’ode à l’a capella qui confirme l’immense talent de la musicienne. Iggy Pop, Lakeith Stanfield ou Adrian Younge ne s’y trompent pas non plus et signent avec elle des collaborations de très haut-vol.
Mais lorsque la pandémie met le monde à l’arrêt, ALA.NI décide de s’offrir un pas de côté. Son instinct la guide sous le soleil des Caraïbes, à La Barbade, à La Grenade et surtout en Jamaïque où deux semaines se transforment vite… en deux ans! Une valise et du temps pour vivre: ainsi ALA.NI éprouve-t-elle ce retour à l’essentiel, une soif de liberté qui amène l’urbaine à communier avec les éléments, s’abandonner à la rêverie, expérimenter l’introspection et l’immobilité, fréquenter les jams locales et les spots de surf. De retour à Paris au cœur d’un hiver froid et gris, ALA.NI convoque alors la langueur et la lumière des Caraïbes pour donner corps au répertoire de Sunshine Music, épaulée par le guitariste new-yorkais Marvin Dolly, originaire de Trinidad, et le violoncelliste-arrangeur-producteur Clément Petit (Roseaux, Asynchrone, Msaki & Tubatsi, Blick Bassy, Space Galvachers, etc). À leurs côtés, on retrouve aussi le jamaïcain Okiel McIntyre (cuivres), Jocelyn Mienniel (flûtes), Natascha Rogers (percussions) et Vincent Taeger (batterie) qui tressent pour la chanteuse des orchestrations dont l’épure souligne la sophistication.
Calypso, ragga, bossa ou rocksteady… Dans Sunshine Music, ALA.NI s’autorise de subtiles réécritures des rythmes emblématiques de l’archipel caribéen, des évocations libres qui vont jusqu’au Brésil pour faire danser sa voix cristalline dont les inflexions jazz rappellent Sade Adu comme Minnie Riperton. Inspiré par la douceur de vivre au cœur de paysages luxuriants, Sunshine Music chante l’amour (« Something you said », « This is why », « I don’t want to hate you », « Rain on my heart », “Ton amour”) et la nature, célébrant la vie au fil d’une poétique impressionniste avec des ballades à l’élégance intemporelle. Soul, solaire et sensuelle, ALA.NI ravive le souvenir des horizons verdoyants baignés de chants d’oiseaux (“Blue Mountain”, “Summer Meadows”), des nuits habitées par la lumière de la lune (“Hey Moon”) et de l’océan qui colle à la peau de la vie insulaire (“Seaweed”). En tant qu’enfant d’immigré.e.s ayant grandi dans une expuissance coloniale, ALA.NI est aussi profondément marquée par le fait de vivre pour la première fois au sein d’une majorité noire: ainsi chante-t-elle les dégâts de l’impérialisme dans “Tief” — “voleur” en patois jamaïcain — qui emprunte un sample à “The Slave” du roi du calypso Mighty Sparrow. Enfin, “The best of me” rend hommage à Tony O’Saul, regretté mentor qui l’a poussé à se dépasser, à croire en elle et en ses rêves lorsqu’elle avait onze ans.
Dix ans après ses débuts, la londonienne opère un retour en grâce avec un album qui porte son titre à merveille… Dans Sunshine Music, ALA.NI rayonne!